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Initiation à la peinture _ CV
J’ai commencé à peindre tôt durant mon enfance.Mon grand père a été dans ce domaine mon initiateur : il peignait avec habilité des paysages, des marines, des chapelles, souvent d’après des cartes postales ; cela constituait un aspect de son habileté manuelle . Excellent bricoleur, ingénieux dans de multiples domaines, il était un homme d’outils, d’établi, qui savait, comme on dit, tout faire de ses dix doigts, il réparait tout et semblait pouvoir se débrouiller, avec ses mains, son astuce, quelques soient les difficultés imposées par les circonstances de la vie. On évoquait devant lui un objet et en quelques coups de crayon il le faisait surgir devant vous.
La magie de son dessin qui nous montrait les choses en nous permettant de les comprendre me conduisait à considérer son activité de peintre comme une des formes de sa curiosité, de son exploration du réel . Il savait observer et connaissait les arbres, les plantes, les animaux, les oiseaux . Il montrait, nommait, expliquait avec précision. Se promener avec lui était une leçon de choses permanente ; il communiquait le goût du savoir .
Orphelin d’un père, mort les poumons brûlés, parce que, marin, il avait secouru les victimes de l’éruption de la Soufrière, pupille de la nation, il était devenu un haut fonctionnaire en étudiant et se formant . Préservant le plaisir d’apprendre, il aimait écrire en se souciant de le bien faire . Il possédait le sens de l’inutile et de la libre recherche : ses tableaux constituaient ainsi de petits rectangles fermés sur eux-mêmes, se suffisant à soi, offerts simplement, pour le plaisir, à l’œil et à la pensée, mais peut-être plus essentiels que tout le reste .
Il avait, dans sa vie, parcouru un long chemin et sa conversation évoquait aussi des pays inconnus, des activités glorieuses et aventureuses ; une vie pleine du prestige de l’ailleurs . Jeune il s’était engagé, comme son père, dans la marine ; une pâle photo nous le montrait, en Chine, remontant sur une canonnière une rivière exotique . Il avait volé dans les premiers hydravions de l’armée française . Il s’était déplacé un peu partout à travers la France . Les pieds appuyés fermement sur le sol, il avait su se mouvoir et même quitter la terre : sa tête remontait jusque dans les nuages.
Les tableaux qu’il peignait manifestaient la même ambiguïté , ils étaient précis, détaillés, des images fidèles d’une chapelle bretonne par exemple, ou d’une rivière coulant dans un sous-bois . Mais leur coloris était étrange . On y voyait des jaunes qu’on ne rencontrait pas dans la nature, des roses tout à fait irréalistes; par le jeu des couleurs, par la mise en scène, le style, ses oeuvres appartenaient à un autre univers, proprement pictural aussi exotique par rapport à l’ordinaire que les récits racontant la remontée d’une rivière chinoise, le décollage risqué de l’hydravion .
Bien plus dans sa chambre se trouvait un portrait qui le représentait ; je me souviens que ce portrait, adroit, ressemblant et de bonne facture me fascinait : à travers ce tableau mon grand père me semblait appartenir à deux univers : celui de tout le monde dans lequel il existait incontestablement, comme vous et moi, comme tous les autres ; c’était bien là mon grand-père que je reconnaissais ; mais sur cette toile il accédait à une forme éclatante de permanence : une éternelle jeunesse, un éternel sourire . C’était mon grand père transformé en peinture, sur la toile : il était devenu un vert tendre, un noir profond, un glacis sur la trame du lin : quelle merveilleuse métamorphose à laquelle il devait de rester pour toujours, idéal et cependant visible.
Mais l’ opération de la peinture n’était pas rencontrée toute faite sur la toile ; je voyais mon grand-père peindre avec ses tubes de peinture à l’huile, la toile se couvrait peu à peu de couleurs : un paysage apparaissait : je voyais s’accomplir sous mes yeux cette même opération magique qui avait transformé le visage disparu de mon grand père dans son jeune âge, en ce portrait qui le faisait subsister . De la même façon, la banale carte postale, ou parfois un dessin sommaire au crayon, une chapelle simplement supposée, devenait sous mes yeux une image cohérente, colorée, attachante ; cette opération s’accomplissait d’ailleurs selon un rituel presque religieux : on sortait les couleurs de la boîte, les tubes dégageaient leur odeur chaude d’huile de lin, la térébenthine embaumait l’espace banal de la cuisine ; celle-ci était devenue un laboratoire alchimique dont la quintessence était ce tableau, véritable pierre philosophale !
On comprendra facilement quelle fut ma joie lorsque mon grand-père sortant un bout de carton à peindre, plaça devant mes yeux une carte postale, me confia les pinceaux, ouvrit quelques tubes qui dégagèrent leur odeur entêtante, versa la térébenthine, qui envahit aussitôt l’espace, et me dit « à ton tour ! » et je fis, pas trop mal, un peu aidé, mais très fier, mon premier barbouillage que je considérais comme un tableau.
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Robert URIAC
Artiste Peintre



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